AMOUGIES EN DEUX FILMS


Jean-Patrick Capdevielle a vu les deux films tournés lors du festival d'Amougies.



amougiesfCertaines âmes généreuses, pensant peut-être que Paris méritait encore son « titre » de métropole des arts, décidèrent d'organiser à ses portes le premier festival continental en plein air de musique contemporaine. Mais le berceau de l' « art nouveau » ne voulut pas devenir la cour de récréation des adeptes du nouvel art. Banni des environ de Paris, expulsé de nombreux départements, le festival dut s'exiler. Entraînant avec lui toute sa horde de barbus, chevelus, drogués, et révolutionnaires (autrement dit de « jeunes », mais pouah, le vilain mot), il alla se réfugier sous un chapiteau, dans une plaine boueuse et froide de Belgique. Désormais, tout rentrait dans l'ordre : l'art, non officiel, était maudit et les préfets pouvaient dormir sur leurs deux oreilles. Cela se passait en octobre 1969. (Voir Jazzmag n° 177 : « Freepop... du côté d'ailleurs ».) S'il fallait une raison au tournage d'un film sur Amougies, elle était déjà toute trouvée dans le témoignage de cette résistance à l'assassinat bourgeois. Pourtant, le sujet des deux films (deux, c'était quand même peut-être trop) consacrés au festival maudit, c'est avant tout la musique. Et l'image n'est jamais à contre-sens du son. Cadrant souvent sa source même, cet espace étrange où il naît, entre les mains d'un homme et un outil de bois ou de métal, elle est aussi parfois (l'image) hallucinée, immobile, impuissante à traduire. Comme un œil chaviré par l'hypnose auditive. Elle est (toujours l'image) fétichiste (surtout dans European Music Revolution), lyrique (et humaniste), documentaire et ethnographique (mais alors seulement concernée par les indigènes et les badauds). Cette image est donc à la fois enregistrement d'un regard et point de naissance d'une double égalité voulue (peut-être) par le réalisateur. Spectateur du film = spectateur du festival. Caméra = œil d'un spectateur privilégié (avec ses possibilités, ses attentions, ses fascinations et puis ses distractions, ses lassitudes, ses fuites. Le chapiteau est le lieu ou elle se réchauffe, se saoule, se promène. Dont elle s'éloigne parfois, mais où elle revient encore et encore). Mais l'équation est, dès le départ, viciée puisque le choix visuel du spectateur-festival n'est pas (ne peut pas être) le même que celui du spectateur-film. Déjà branlante, cette double égalité est encore une fois édulcorée dans sa rigueur : les deux films ont en effet subi l'épreuve du montage (motivé / imposé par des raisons de distribution). La qualité de ce montage n'est pas ici mise en question. C'est sa présence même qui est contestée. Un bout à bout intégral aurait seul été en accord avec l'éthique du tournage (sobriété / authenticité des images couleur, absence de trucages – comme il y en a par exemple dans Woodstock, autre film sur un autre festival). Mais le film aurait alors perdu (par référence à une certaine culture dominante / oppressive) de ses qualités « distractives ». Donc il y eut montage. Avec tout ce que cela signifie : perte de la notion de temps, discrimination des séquences mais aussi des musiciens. Ce n'est pas ici le lieu d'une critique ou d'une comparaison des différents groupes de musiciens ; mais plutôt celui de leur énumération subjective / spontanée (volontairement, non confrontée à la liste officielle des participants). En ce qui concerne European Music Revolution : les Nice (pour Keith Emerson leur organiste virtuose), Pink Floyd, Musica Electronica Viva, Don Cherry (parce qu'il fut sublime). Pour Music Power : Joachim Kühn, Anthony Braxton, John Surman, les Pretty Things (pour leur maléfique et vulgaire fascination), Captain Beefheart and His Magic Band (pour leur « différence » et pour la présentation de Frank Zappa : « Ecoutez bien, même les silences, de peur de manquer quelque chose d'important ».) Et puis encore Zappa ; bluesy avec Dunbar Retaliation, Zappa hard rock avec les Pretty Things, Zappa sidéral avec le Pink Floyd, Zappa égaré au milieu du pouvoir noir d'Archie Shepp (qui, en moins de dix minutes, offre un raccourci étonnant de l'histoire du jazz).
Voilà ; c'était une façon de se souvenir de ces deux films. Frank Zappa a – paraît-il – dit (lors du premier jour de concert) : « Ce festival est un succès politique ». Jean Genêt a – paraît-il – dit (à propos de toute autre chose) : « Plus une œuvre est proche de la perfection, plus elle se referme sur elle-même, pis que ça, elle suscite la nostalgie ».
Ni l'un ni l'autre de ces deux films ne suscite la nostalgie. Lors de leur « première » à Paris, on scanda : « Ce n'est qu'un début, continuons le combat ! » à la Pagode (où l'on projetait European Music Revolution). La police, quant à elle, embarqua devant le Celtic (où l'on projetait Music Power) plusieurs dizaines de spectateurs coupables de stationnement devant le cinéma.
Jean-Patrick Capdevielle.

Parution : Jazz Magazine n° 180, juillet 1970